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Remarques philosophico-mathématiques sur les espaces non commutatifs

Lorsqu'on se donne un ``espace'' M (techniquement, un ensemble dont les éléments sont surnommés ``points''), on sait construire l'algèbre des fonctions sur M à valeurs réelles ou complexes. Cette algèbre est commutative puisque multiplication et addition sont définies ponctuellement comme suit: tex2html_wrap_inline24598 et tex2html_wrap_inline24600 . Lorsque notre espace M est équipé d'une structure topologique, on sait construire l'algèbre tex2html_wrap_inline24604 des fonctions continues et lorsque M est équipé d'une structure différentiable, on sait construire l'algèbre tex2html_wrap_inline24608 des fonctions différentiables.

Il est possible de complètement inverser cette démarche: en d'autres termes, il est possible de partir d'une algèbre tex2html_wrap_inline24610 commutative, abstraitement définie, et de fabriquer une espace M, tel que tex2html_wrap_inline24614 s'identifie avec l'algèbre des fonctions sur M. Nous allons maintenant préciser cette construction.

On se donne tex2html_wrap_inline24618 une algèbre de Banach, c'est à dire une algèbre associative sur tex2html_wrap_inline24620 , munie d'une norme tex2html_wrap_inline24622 qui soit telle que tex2html_wrap_inline24624 et telle que l'espace vectoriel sous-jacent soit un espace de Banach (un espace vectoriel normé complet).

On appelle caractère  de tex2html_wrap_inline24626 tout homomorphisme non nul de tex2html_wrap_inline24628 vers le corps tex2html_wrap_inline24630 des complexes. L'ensemble des caractères M s'appelle le spectre de tex2html_wrap_inline24634 .

On suppose maintenant l'algèbre tex2html_wrap_inline24636 commutative. On appelle transformation de Gelfand   l'application tex2html_wrap_inline24638 de tex2html_wrap_inline24640 dans l'algèbre commutative tex2html_wrap_inline24642 qui à tex2html_wrap_inline24644 associe tex2html_wrap_inline24646 , défini, pour tout caractère tex2html_wrap_inline24648 de tex2html_wrap_inline24650 par

displaymath24652

Résultat (sans démonstration) : tex2html_wrap_inline24654 est un homomorphisme d'algèbre de Banach commutative.

Encore quelques définitions :

Une algèbre de Banach involutive   est une algèbre de Banach munie d'une étoile c'est à dire une involution ( tex2html_wrap_inline24656 ), anti-linéaire tex2html_wrap_inline24658 (pour tex2html_wrap_inline24660 ) et anti-multiplicative ( tex2html_wrap_inline24662 ), telle que l'étoile soit isométrique tex2html_wrap_inline24664 .

Une C - étoile algèbre,   est une algèbre de Banach involutive telle que, tex2html_wrap_inline24670 tex2html_wrap_inline24672

Théorème de Gelfand (sans démonstration) : Lorsque tex2html_wrap_inline24674 est une C-étoile algèbre , la transformation de Gelfand entre tex2html_wrap_inline24678 et l'algèbre tex2html_wrap_inline24680 des fonctions contnues sur le spectre de tex2html_wrap_inline24682 est un isomorphisme.

En fait, on peut préciser davantage: lorsque tex2html_wrap_inline24684 est une C-étoile algèbre commutative unitale (c'est à dire avec unité), l'espace M est compact. D'une certaine façon, rajouter une unité à une algèbre qui n'en a pas revient à compactifier ( via Alexandrov) son spectre.

Ce qui ressort de cette discussion, c'est le fait que s'intéresser à un espace (un ensemble de points) ou s'intéresser à une algèbre commutative sont deux activités grosso modo essentiellement équivalentes. En langage savant, on dit que la transformation de Gelfand tex2html_wrap_inline24690 permet de définir un foncteur réalisant une équivalence entre la catégorie des espaces topologiques (compacts) et celle des tex2html_wrap_inline24692 algèbres commutatives (unitales).

Une algèbre non commutative ne peut pas être considérée comme une algèbre de fonctions (à valeurs réelles ou complexes) sur un espace, puisque l'algèbre serait alors commutative. La ``géométrie non commutative'', au sens le plus large du terme, consiste souvent à re-écrire les diverses propriétés géométriques des ``espaces'' dans le langage des algèbres commutatives, c'est à dire sans utiliser la notion de point, puis à effacer, partout où cela est possible, le mot ```commutatif''. Ce faisant, on invente alors une nouvelle géométrie, celle des algèbres non commutatives. Les espaces non commutatifs n'existent donc pas, mais les algèbres qui les définissent, elles, existent bel et bien.

Du point de vue de la physique, il est pratique (et d'usage courant!) de décrire notre environnement à l'aide de points (pensez à la tête du voyageur à qui on dirait ``Voyez-vous ce caractère de la C-étoile algèbre tex2html_wrap_inline24696 ?'' au lieu de ``Voyez-vous ce point à la surface de la Terre ?''). Cela dit, les deux points de vue sont équivalents, et on passe d'un point de vue à l'autre à l'aide de la superbe formule tex2html_wrap_inline24698 sur laquelle il est bon de méditer... A ce sujet, nous invitons le lecteur à relire le paragraphe de l'Introduction intitulé ``Du classique au quantique''.


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Robert Coquereaux
Thu Jun 20 15:52:24 MEST 2002