La construction qui suit est un peu plus élaborée que les précédentes,
en ce sens qu'elle utilise un plus grand nombre d'ingrédients. On
a vu que la construction de l'algèbre des formes différentielle universelle
était
possible, pour une algèbre associative quelconque
. L'algèbre
différentielle
, quant à elle, fait jouer un rôle
particulier aux dérivations de
(pour autand qu'elles
existent). L'algèbre différentielle que nous allons présenter
maintenant, et dont la construction est due à A. Connes, repose sur la
donnée d'un ``triplet spectral'', donnée qui englobe, non seulement
l'algèbre associative
elle-même, mais également
d'autres données qui peuvent être considérées comme le codage d'une
structure riemanienne non commutative. Certains rappels et/ou
constructions annexes sont nécessaires.
Dans l'approche traditionelle de la géométrie différentielle, on commence
par se donner un espace M (on peut alors parler de l'algèbre des
fonctions sur M), on le munit tout d'abord d'une
topologie (on peut alors parler de l'algèbre
des fonctions continues
sur M), puis d'une structure différentiable (ce qui revient à
choisir une sous-algèbre particulière
incluse dans
dans
),
puis d'une structure riemanienne (choix d'une métrique), puis d'une
structure spinorielle (si la variété le permet), on construit alors
le fibré des spineurs, puis l'opérateur de Dirac relatif à la métrique
choisie et agissant sur les champs de spineurs (sections du fibré
des spineurs). Dans le cas d'une variété compacte et d'une métrique
proprement riemanienne, on peut alors fabriquer un produit scalaire
global et un espace de spineurs (l'espace
des champs de
spineurs de carré intégrable). Dans le cas où la variété est de
dimension paire, on peut également décomposer cet espace de Hilbert en
deux sous-espaces supplémentaires correspondant à des demi-spineurs de
chiralités opposées, l'opérateur de Dirac allant d'un sous-espace à
l'autre (on rappelle que cet opérateur anti-commute avec l'opérateur
de chiralité).
Tout ceci est maintenant bien connu du lecteur (voir chapitres précédents). L'approche ``à la A. Connes'' [3] de la géométrie non commutative consiste à ``renverser la vapeur'' en écrivant tout ceci à l'envers, et sous forme algébrique (en utilisant des algèbres commutatives), puis de promouvoir l'essentiel de ces transcriptions au rang de définitions, en effaçant l'adjectif ``commutatif''.
La théorie se
divise alors en deux : il existe un cas dit ``pair'' et un cas dit
``impair''. Nous allons simplement ébaucher la discussion du cas
pair, cas qui généralise au cas non commutatif la géométrie associée à
la donnée d'un opérateur de Dirac sur une variété de dimension paire.
On se donne un triplet
possédant les propriétés suivantes :
est un espace de
Hilbert
gradué (l'opérateur de graduation est alors appelé
opérateur de chiralité),
est une algèbre associative munie d'une involution (*) et
représentée fidèlement dans
à l'aide d'opérateurs bornés
pairs, et D est un opérateur auto-adjoint tel que les commutateurs
soient bornés; on impose également à la résolvente
d'être un
opérateur compact.
Un tel triplet est appelé triplet spectral
mais on pourrait peut-être, de façon plus imagée, le désigner sous le
nom d'espace riemanien quantique . Dans le cas de la géométrie
commutative,
coïnciderait avec la
complexifiée de l'algèbre
,
avec l'espace de Hilbert
des champs de spineurs de carré intégrable, et D avec
l'opérateur de Dirac lui-même.
Dans le cas classique (commutatif), si on n'impose pas de propriété
de compacité pour la résolvente de D, l'algèbre
(qui est telle que les commutateurs de ses éléments avec D
soient bornés) n'est autre que l'algèbre des fonctions
Lipschitziennes sur M, c'est à dire celle dont les éléments sont
tels que
.
Dans ce cadre commutatif, il se trouve qu'il est en fait possible de retrouver la distance riemanienne d(x,y) entre deux points quelconques x et y de M à partir de ces données. En effet, on montre que
Le concept de distance, qu'on relie d'habitude à un procédé de minimisation entre différents points est alors obtenu grâce à un procédé de maximisation pour les fonctions définies sur ces points.
Nous avons maintenant tout ce qu'il nous faut pour construire l'algèbre
différentielle
. Nous savons déjà
construire l'algèbre des formes universelles
.
Soit
, une n-forme
universelle (un élément de
). Nous lui
associons l'opérateur borné
Il est facile de vérifier que cette application est une représentation
de l'algèbre
dans l'algèbre des opérateurs
bornés sur l'espace de Hilbert
(on se souvient que
est, par hypothèse, représenté dans
). Ceci vient
du fait que la dérivation d'algébre d est représentée par l'opération
qui est elle-même une dérivation.
La première est de carré nul, mais ce n'est malheureusement pas le cas
de la seconde. En d'autres termes, la représentation
n'est pas
une représentation d'algèbre différentielle. Il est cependant
facile de remédier à cela. Soit K le noyau de
; c'est un idéal
de
, puisque
est une représentation
d'algèbre. Mais K n'est pas en général un idéal différentiel :
n'est pas dans K. On pose alors
. Par
construction J est alors un idéal différentiel. On pose alors
Par construction, l'algèbre obtenue
est bien une algèbre
différentielle. On peut finalement la regraduer en considérant les
intersections de
avec l'algèbre universelle.
La construction est donc achevée et on démontre que, dans le cas classique
(où
), l'algèbre différentielle
-graduée
obtenue est isomorphe au complexe de De Rham
, c'est à dire
à l'algèbre des formes différentielles usuelles.
Nous n'irons pas plus avant dans cette direction. Le lecteur interessé pourra consulter une litérature plus spécialisée. Cela dit, il est peut-être important de signaler ici que les constructions mathématiques présentées dans cette section -- et même dans le présent chapitre -- sont souvent récentes, ce qui signifie que les définitions et constructions proposées n'ont peut être pas encore suffisemment bénéficié du mûrissement nécessaire. Cela ne signifie pas qu'elles sont erronées mais...elles n'ont peut être pas atteint le même degré de stabilité temporelle que les autres concepts présentés auparavant dans cet ouvrage.